changement de sexe, ma perception, mon vécu - Partie 4 b

Publié le par Gabriell ni mâle ni femelle

Voir l'introduction ici.

 

Passer pour un homme noir  aux yeux des gens dans une société raciste

 

Dans la partie précédente, j'expliquais en quoi selon les expériences et la façon dont je voyais les choses, le fait de paraitre "homme" dans une société sexiste, une société qui donne plus de poids aux hommes constituait un problème à mes yeux.  Pour moi, ça faisait le même effet que si on me disait que demain, je deviendrais blanc en France. Sauf que j'ai compris avec le temps que ces idées-là venaient d'une sorte de culpabilité intériorisée (culpabilité transphobe, mais pas seulement c'est long à expliquer), et puis j'ai compris que même si je changeais de couleur de peau, ce serait une sorte de "transracialité" et que tout ce qui est "trans" subis des discriminations à cause de cette idée ancrée dans la société selon laquelle "il ne faudrait pas changer ce qu'on est". L'injonction à soit disant "s'accepter". (le prochain article en traitera) Mais j'ai compris que "m'accepter" était en vérité m'accepter comme "trans", et pas me forcer à "rester femme". Bref, donc je nuançais  fortement cette culpabilité en disant que le fait d'être trans bloque l'accès aux privilèges sociaux de masculinité.  En plus de bloquer l'accès à ces privilèges, être trans, c'est quand même s'exposer à une violence sociale terrible et puis si on évite, pour diverses raisons de contexte d'être exposées à cette violence sociale, c'est quand même faire face à pas mal de complications au quotidien. 

 

Bon dans cet article je vais me concentrer sur le fait d'être un "trans noir". Mais  avant d'arriver spécifiquement à cette question je ferai un détour avec  ces petites réflexions :

 

Je pense faire  plus tard un article dans lequel je réfléchirai au fait que selon les différents temps vécus par nos consciences,  des rapports de pouvoirs semblent prédominer. Je m'explique : les chercheuses (des femmes en majorité, donc le féminin pluriel est voulu) sur les questions de genre, sexe, sexualité, questions raciales, classe etc, ont déjà démontré que ces rapports de pouvoir interagissent, on ne peut  pas penser qu'ils agissent séparément. C'est à dire que par exemple : les logiques racistes ne sont jamais séparées des logiques sexistes, classistes etc. Quelque chose n'est jamais uniquement "raciste", ou uniquement "sexiste", ou uniquement "élitiste" etc.

 

 

Mais, dans la vie de tous les jours, on n'a pas forcément conscience de cela et il se trouve qu'on a l'impression qu'on peut vivre du sexisme dans un cas,  du racisme dans un autre cas. Encore plus loin, beaucoup de gens n'ont pas l'impression de subir du sexisme, racisme etc. Donc, il y a une différence entre ce que nos consciences perçoivent, et la façon dont les rapports sociaux fonctionnent avec, pour et contre nous.

 

Je dis tout ça ici car dans cette partie, je voulais parler du fait qu'il y a une construction hyper raciste de "l'homme noir" qui réduit les hommes noirs à pas mal d'horribles clichés racistes:

 

- l'homme noir et sa grosse bite :  en gros c'est une sorte d'animal bon pour la baise, car proche de la "nature". Il serait caractérisé par ses "bas instincts",  et en creux ça signifie qu'il ne serait pas civilisé. Donc même si certains noirs sont fièrs de passer pour des bons coups, par "nature de noir", ce stéréotyp-là les range dans la case "bon pour le cul" mais en contre partie ça les exclue de la sphère intellectuelle

-  l'homme noir sexiste et homophobe : bon c'est le cliché raciste qui veut que les hommes noirs seraient plus sexistes et homophobes que les blancs, alors que ce ne sont pas les Noirs qui sont au pouvoir en France et pourtant on a bien un état homophobe.

- l'homme noir ultra violent : bon en fait l'homme noir serait par nature "plus violent" que les blancs selon les clichés racistes.

 

Je suis passé rapidement, mais ce que je voulais montrer c'est que sont des clichés qui partent de la même idéologie : noir = proche des instincts incontrôlés, incontrôlables. Sa place n'est pas dans une université pour réfléchir car il n'a pas d'esprit mais il est un corps, et surtout une bite. Il n'existe que par son corps, en sachant que ce "corps" est socialement construit  selon l'ensemble des normes qui régissent nos représentations et pratiques.

 

(Quand on dit que "le corps est socialement construit" les gens pensent qu'on délire, mais dire cela ne revient pas à dire qu'il n'y a pas de matérialité du corps. En gros, oui il y a bien un truc avec de la chair, des organes, que l'on touche et qu'on appelle corps. Sauf que les façons dont on se représente les corps sont construites (corps "beaux", corps "laids", corps "diformes", etc, c'est bien selon les normes de la société qu'on fixe ces critères de beauté par exemple). )

 

 Bref,  avec tous les clichés sur " l'homme noir", paraitre en tant que mec noir dans une telle société, c'est s'exposer à de tels clichés, même si pour tout un tas de raison ils peuvent être variables (par exemple le noir en costard ne les subit pas de la même façon que le noir en jogging et casquette.)

En tout cas, variables ou pas, ces clichés sont à combattre aussi bien chez les personnes qui stigmatisent que chez celles qui reprennent ça à leur compte en croyant qu'il y a une fierté à être vu uniquement comme un "bon baiseur"...

 

Il y a un documentaire très intéressant à ce sujet sur des hommes trans (donc des trans female to male) noirs : http://stillblackfilm.org/ Ils parlent du fait d'être passés des clichés que subissent les femmes noires à ceux que subissent les hommes noirs . Dans un autre article je commenterai le documentaire lui-même.

Il y a aussi cette interview très intéressante d'un autre homme trans noir : http://clamormagazine.org/issues/38/gender.php

(Bon malheureusement, les deux documents cités sont en anglais, et proviennent des Etats-Unis. Eh oui...non seulement on sait très bien que les EU s'imposent de manière hégémonique dans plein de domaines, mais en ce qui concernent les questions noires, ou ne serait-ce que le simple fait de poser les questions raciales, il y a un fossé énorme entre les Eu et la France. )

 

Mais, le p'tit topo que je faisais au début sur la différence entre ce qu'on perçoit personnellement des rapports sociaux, et la façon dont ils fonctionnent à notre insu avait pour but de dire ça :

 

- OK l'homme noir subit de telles préjugés hyper racistes qui se concentrent (en apparence...) plus selon lui que sur la femme noire, et qui s'expriment avec beaucoup de violence

 

MAIS

 

- dans des rapports interpersonnels entre personnes noires, l'homme noir est avant tout un HOMME.  C 'est à dire quelqu'un qui a intériorisé la légitimité de faire valoir les privilèges que la société lui accorde.Dire ce genre de choses posent souvent problème parce que ce serait confirmer les clichés racistes sur les hommes noirs. ERREUR. Ce n'est pas dire qu'ils sont "plus sexistes" que les autres, mais c'est dire qu'ils sont "aussi sexistes" que les autres. Il ne faut peut-être pas chercher une différence d'intensité (plus ou moins sexistes) mais de nature (sexiste de telle façon, car construit socialement de tel façon etc). 

 

J'ai été une femme noire, je suis sortie avec des hommes noirs, et je n'ai pas l'impression que ce que les femmes blanches féministes reprochent aux mecs blancs soient si différents. Donc la dimension sexiste demeure même si l'homme noir est opprimé par le racisme. D'ailleurs la femme noire aussi est opprimée par le racisme, cessons de l'oublier.   (Je vais essayer de retrouver un texte d'Audre Lorde, féministe américaine née à St Thomas (si j'me trompe pas)  qui répondait à un intellectuel noir américain qui expliquait en gros qu'il fallait excuser le sexisme dans la communauté noir carles hommes noirs se sentaient dévalorisés par la société raciste, donc en gros on pouvait comprendre qu'ils se défoulent sur les femmes...Audre Lorde lui a écrit dans Sister Outsider un super texte qui le remettait bien à sa place et qui lui rappellait que les femmes noires vivaient aussi le racisme, et que ce n'était pas à elles qu'il fallait faire payer un racisme  qu'elles subissaient par ailleurs...)

 

Donc je refuse de me dire que l'extrême violence raciste exercée contre la figure de " l'homme noir  " que je serai aux yeux des gens, doit me dédouaner d'une réflexion sur le sexisme sévissant dans tous les milieux, même si les formes diffèrent. Bref, j'ai été une femme noire féministe, je serai un trans noir féministe  ^^ J'aurais donc les mêmes exigences en terme de questionnements, tout cela à partir d'une autre expérience, donc d'un autre point de vue qui ne doit pas avoir pour vocation de nier l'ancien.   Ce qui ne veut pas dire que je vais me mettre à nier les spécificités des attaques qui sont dirigées contre les hommes noirs. Je ne veux juste pas que ça masque le vécu des femmes noires.

Publié dans Mon changement de sexe

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giovanni 28/02/2011 00:08


j aime ta facon de voir les choses... ton resonnement.....
bravo de combatre notre cause
continues


durtal 20/02/2011 11:36


hey! jsuis partant pour "boy i am" aussi, si c'est possible de le choper en passant! :-)
plein de bisous,

d.


Gabriell ni mâle ni femelle 20/02/2011 08:57


Nan j'ai pas vu, je veux bien le voir ! thanks Naïel, moi je ne connaissais que still black


Naïel 19/02/2011 20:24


As tu vu Boy i am ? super docu je l'ai et en version sous titrée je peux l'emmener avec moi ou te faire un dvd quand je passe sur paris en mars