"Entrer dans la maison des hommes" : quand des garçons trans jouent au foot avec des hommes cisgenres

Publié le par Gabriell ni mâle ni femelle

(homme cisgenre = homme bio avec bio pour "biologique" =  homme non trans, né avec un zizi quoi.)

                                            

C'était hier soir, entrainement de foot avec des copains trans. En raison de quelques imprévus, nous n'étions que trois, du coup un entrainement était dur à envisager. Finalement, des mecs nous ont demandé si nous voulions jouer avec eux. Je ne sais plus trop si on a hésité longtemps. On a dû réféchir une minute, puis on a dit oui. Cela nous permettait de nous confronter à d'autres personnes. 

 
Trucs de trans chiants à gérer :

Alors qu'il faisait très chaud dehors, j'ai gardé mon pull afin qu'on ne voie pas ma poitrine, toujours bien présente... Que j'explique un peu : avant qu'un trans qui le souhaiterait ait effectué une torsplastie (= mammectomie, mais c'est nul de parler de ce qu'on enlève - les seins- et pas de ce qu'on crée - un beau torse sexy de mec), quand on veut masquer les seins ( pour les plus chanceux) ou les faire diminuer (comme moi dont la poitrine est trop grosse pour être masquée) on met cette ceinture du torse qu'on appelle binder. Vous pouvez en voir ici : http://www.t-kingdom.com/
Bon ben ce truc, ça soulage dans la tête, car sous les vêtements, le torse parait beaucoup plus masculin, mais après des mois, on a l'impression d'étouffer. Cela m'est devenu vraiment insupportable à la longue. Et, mon calvaire s'arrêtera seulement dans un an, car c'est seulement à ce moment que je pourrai faire ma torsoplatie, pour une question d'argent. Autrement, si je pouvais le faire demain je l'aurais fait !  Bref, le truc c'est que je suis asthmatique, donc je ne fais pas du sport avec un binder. Du coup, on voit la forme de mes seins s'il n'y a pas de binder. C'est pourquoi, si pour ma respiration j'ai dû comme d'hab jouer sans binder, pour mon bien-être de trans j'ai dû mettre un pull, crever de chaud afin qu'on ne voie pas ces fameux seins. Donc hier soir, les mecs du foot m'ont pris pour un mec au début (sauf un), puis après ils m'ont tous pris pour une fille (je pense). Mais une chose est sûre, si le pull masquait en partie les seins, en courant je suis sûr qu'on voyait deux trucs qui s'agitaient devant moi. L'utilité du pull n'était donc pas forcément avérée, mais mentalement, cela me soulageait. 


Sur le plan de la sociabilité avec eux : 

Honnêtement, nous sommes tombés sur des gars vraiment sympas. Ils voyaient qu'on n'avait pas vraiment leur niveau, mais étaient très encourageants. Si on faisait une bonne passe, un bon tir, un bon arrêt quand on était gardien, ils nous félicitaient.
Malgré tout, avant que je ne sois gardien, j'ai trouvé que sur le terrain, ils ne passaient pas vraiment le ballon. Je pense qu'avant même de parler de quoique ce soit lié au genre, aux relations qu'ont les mecs avec les "filles" au sport, lorsque des gens savent très bien jouer, ils ont tendance à plus conserver le ballon car ce serait peut-être prendre un risque que de le passer à quelqu'un qui pourrait en faire moins bon usage. C'est très largement concevable, encore que, lorsqu'on joue en non mixité trans, gouines, filles etc, j'ai la sensation qu'on est moins sur la performance qu'eux et donc que le ballon circule plus, même s'il est évident que nous avons eu déjà des difficultés entre nous à ce niveau-là (entre personnes qui s'y connaissent ou pas, et entre personnes masculines et  personnes féminines, les deux pour des questions de socialisation étant très liés). Bref, donc ça, c'est assez inévitable, même entre nous. Malgré tout, je pense que ce n'est pas non plus fatal et que lorsqu'on en  a conscience, on peut faire en sorte de changer ça. Quoique pas toujours aisé. 
Maintenant, je pense qu'en dehors de mon niveau de jeu "réel" pouvant expliquer qu'on hésite à me passer le ballon, le fait de ne pas paraitre tout à fait mec (ou d'avoir l'air d'un mec de 13 ans), ou carrément de passer pour "fille", explique qu'ils aient eu moins confiance, même inconsciemment, et qu'ils me passaient moins le ballon. Combien de fois j'étais démarqué, tout seul, et que le ballon ne m'est pas parvenu...
Cela  me rappelle concrètement, au-delà du fait de le savoir théoriquement, que se sentir exclu, même partiellement est dur à gérer.  Du coup ça me ramène aux fois où je faisais partie des personnes excluantes, même inconsciemment, lorsqu'on faisait du sport. Donc ça me rappelle le devoir de vigilence féministe : déconstruire nos rapports de sexe, de  genre etc, surtout lorsqu'il s'agit de sport, un domaine aussi accaparé par le masculin. C'est faire en sorte de rendre plus agréable la pratique du sport lorsqu'on est en mixité de genre (filles/garçons/trans féminines, trans masculins etc) et que l'on a conscience de ces problèmes liées à nos éduations et nos sociabilités. Du coup, c'est vrai que participer en juin à un tournoi contre les discriminations, mais composé que d'équipes de mecs, ça me met de plus en plus mal à l'aise...
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Un autre évènement montre que les gars avec qui nous avons joué étaient vraiment sympas, mais qu'il demeure bel et bien un univers masculin difficilement pénétrable :  au moment de partir et donc de récupérer le ballon que j'avais amené et prêté à d'autres mecs sur un autre terrain, un des gars avec qui j'ai joué m'a dit "non laisse-moi aller le récupérer c'est mieux". En fait, son acte était à la fois gentil et paternaliste. Pour lui, il était évident que si c'était moi qui allait interrompre le match d'à côté - match qui en plus ne semblait pas du tout être sur le point de s'arrêter - les mecs auraient râlé, auraient mis du temps à me le donner, voire m'auraient fait chier. C'est plausible. Mais, sa volonté d'intervenir était je pense surtout guidée par le fait que pour lui, je n'aurais pas forcément su m'en sortir, voire même que d'emblée, je n'aurais pas eu  envie d'avoir à gérer ça. Du coup gentiement, et j'insiste, gentiement, il m'a proposé de le faire. Enfin non, il ne m'a pas proposé : il m'a dit "non laisse-moi aller le récupérer c'est mieux". Avant même que je puisse répondre il était déjà parti.  J'ai vu que ça a duré quelques minutes, les mecs ont râlé, mais celui qui était allé chercher le ballon s'est imposé, pas violemment, mais par sa taille, sa façon de parler. Il en imposait par sa personne. Ou plutôt par ce que socialement on attribue à sa personne : c'était un beau mec, grand, musclé et qui le sait (oui oui je l'ai bien regardé ^^). C'était très intéressant à observer. Puis il est revennu avec le ballon et m'a fait un clin d'oeil. Et là, je lui ai dit un merci sincère, dans la mesure où je venais de me rendre compte qu'en effet, je ne savais pas si comme lui j'aurais gérer les râleurs en mode "aaaaaaaaah 'tain tu fais chier mec, on joue là, vas-y attend !! putain nous fait pas ça" bla bla bla.
Cela m'a fait une sorte de révélation, je me suis dit : oui en effet, il se jouait quelque chose-là. Quelque chose qu'il a senti : aller interrompre tous ces mecs (ils étaient vraiment nombreux) en ayant l'air de ne pas être un mec donc d'être une fille (puisque c'est soit l'un soit l'autre dans ce monde), quoique poilue pour une fille, c'était entrer dans la "maison des hommes" sans y être invité, et sans avoir les codes. 
Je n'ai ressenti aucune tristesse, ni aucune injustice (même si évidemment c'est problématique qu'une fille n'ait pas le droit d'aller récupérer son ballon sans encombre !!) mais une sorte de joie bizarre d'avoir pu regarder la scène en la comprenant (= comprendre que ce qui se passe est lié aux éducations et codes que reçoivent les mecs, par opposition à ce que reçoivent les filles), et même avoir une certaine connivence avec celui qui est allé chercher le ballon. 


Ce que j'en retire  :


En rentrant, j'ai pensé à Monique Wittig et à une citation que j'ai connue grâce à une super amie : 

"Pour Wittig, "homme", "femme" ne désignent pas des différences anatomiques ou une performance de genre, mais des différences de "conscience" : [les auteurs citent Wittig à partir de maintenant ] "On nous accusait dans le même mouvement [mouvement féministe] de vouloir devenir des hommes. Pourtant refuser d'être une femme ne veut pas dire que ce soit pour devenir un homme. Au moins, pour une femme, écrit-elle, vouloir devenir un homme prouve qu'elle a échappé à sa programmation initiale. Mais même si elle le voulait de toutes ses forces, elle ne pourrait pas devenir un homme.Car devenir un homme exigerait d'une femme qu'elle ait non seulement l'apparence d'un homme, ce qui est aisé, mais aussi sa conscience"
  Préface de Pascale Molinier au recueil de Teresa de Lauretis publié à la Dispute ("théorie queer et cultures populaires") p. 25 note 42. 

Bon, ce n'est pas un texte fait par et pour les trans. Mais j'aime y utiliser l'idée de conscience. En gros, cette expérience m'a fait me sentir "femme", alors que je ne me sens pas femme, que je change de sexe etc. Mais c'était "femme" au sens de "pas à sa place". En gros, oui,  c'était entrer dans "la maison des hommes". Du coup, certes, je commence à avoir un duvet, des muscles, bref, une apparence masculine, mais une conscience, un habitus de personne assignée à la classe femme demeure.Je pense qe cela ne sera pas le cas éternellement, car je ne crois pas aux consciences qui seraient figées. Et puis beaucoup d'autres facteurs rentrent en jeu dans la socialisation comme la classe, donc on ne saurait réduire l'idée de conscience à une dichotomie homme/femme.

De plus, sans faire une analyse poussée de la citation, je sais que tous les trans n'ont pas le même rapport aux deux genres. Certaines personnes qui ont fait une transition ne se sentent pas trans mais hommes ou femmes.Les trans sont très différents, il y a autant de parcours que de trans. Du coup, la phrase de Wittig me va à moi, mais c'est autre chose pour d'autres. Et comme le disait Floryan dans un documentaire sur trois parcours trans "ce n'est pas parce qu'on est trans qu'on a expérimenté les deux genres".  http://vimeo.com/19934357
Mais, en ce qui me concerne, j'ai adoré ceci : le fait d'avoir compris ce qui se jouait là, dans la scène du ballon à aller récupérer, m'a fait me rendre compte - de manière beaucoup plus forte qu'avant - à quel point ces codes sont décryptables si et seulement si on désindividualise les comportements, tout autant qu'on les dénaturalise, et qu'on les rapporte à quelle chose de plus large et de construit  qu'est la socialisation. Dans ce cas précis, la construction des identités de genre.  

En disant "avoir compris", je veux dire quelque chose qui dépasse le simple fait de "savoir" ce que c'est. Parce que tout le monde sait qu'on dit que les hommes fonctionnent comme ceci, les femmes fonctionnent comme cela, et même si c'est souvent réducteur, en raison de la socialisation, c'est en parti très vrai. Mais en disant "avoir compris",  je voyais quelque chose de beaucoup plus profond, comme le fait de non plus seulement savoir ce que le soit disant autre sexe est censé être, mais de participer à ce qu'il est, tout en étant censé être en dehors (vagin oblige), et voir ça comme un jeu que finalement tu apprends à jouer à force d'expérience. C'est atteindre la consience fabriquée du soit disant autre sexe quoi. Je ne retiens donc pas seulement le fait que le mec soit allé chercher le ballon à ma place comme un acte paternaliste. C'est une grille de lecture qui est évidement utile dans ce cas. Mais,  je retiens aussi de nombreuses connivences ponctuelles entre nous tous et le fait que mes potes et moi étions "autres" parmi ceux qui sont censés être les seuls à être légitimement hommes, sans forcément qu'ils ne le sachent pour mes potes,  car ils passent déjà pour mecs. 
Cela montre donc bien , j'y reviens, qu'il n'y a rien de figé, l'habitus,  les "consciences" sont évolutives :  
- le simple fait de comprendre et de s'intégrer,  à force d'expérience , dans les codes qui sont censés être fondamentalement et définitivement étrangers à notre soit disant nature de personnes nées avec un vagin
- le fait qu'un trans, contrairement à moi pour l'instant, puisse donner l'impression d'appartenir à ces codes quand il a déjà le physique entièrement changé par la testostérone et les opérations,  qu'on le traite en homme, alors même qu'il peut encore sentir les effets de sa socialisation au féminin et être parfois mal à l'aise : c'est à dire qu'il s'agit de quelqu'un qui un an auparavant aurait été traité en femme (selon ce que la société met derrière le mot "femme") soit disant parce que ce serait sa nature, mais qui tout en restant LA MEME PERSONNE intérieurement, est traité différemment un an après parce que le corps, donc l'apparence, est différente et donne l'impression que cette personne serait de la nature de l'autre sexe
et bien tout cela me rappelle à quel point la prétendue barrière psychologique des sexes , censée suivre la différence génitale, est de la pure idiotie idéologique qui organise toute notre manière de se représenter le monde. On traite les gens en fonction de ce qu'on attribue socialement à leur prétendue "essence" d'homme ou de femme (de Noir, de Blanc etc), et le parcours trans montre à quel point ceci est lié à l'apparence que l'on a. 

Dieu merci, on peut dater cette idiotie bien ancrée et la sortir de quelque chose qui serait toujours déjà là "de tout demps" etc. (cf Thomas Laqueur, La fabrique des sexes, Paris, Gallimard, 1992, 355 p.) 

Bref, à creuser encore plus au fur et à mesure que les expériences se renouvelleront ! 



Publié dans Mon changement de sexe

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gab 26/04/2011 17:13


Oui, y'a cet aspect là. Je pense que pour les trans il y a quelque chose qui se jouent au-delà du genre, de ce que tu performes (attitudes dites féminines, dites masculines etc), mais quelque chose
de plus matériel : le corps quoi, tout simplement. C'est pas du tout abstrait, c'est vraiment un truc qui se voit, avec lequel tu te déplaces, et qui change selon la transition que tu veux. Moi ça
m'épate de voir comment au fur et à mesure, petit à petit le monde change autour de moi (en bien, en mal, ça dépend des fois) juste parce que mon apparence change...


bliniz 24/04/2011 22:37


merci pour ce récit, mon petit, accompagné du texte de Wittig. C'est passionnant le récit de trans à l'intérieur de ce que tu appelles "la maison des hommes". Cela me rappelle même si c'est
différent, l'époque où dans les vestiaires de sport j'essayais de performer le petit macho pour que personne ne découvre que je suis pédé.