Changement de sexe, ma perception, mon vécu- Partie 4

Publié le par Gabriell ni mâle ni femelle

Voir l'introduction ici
Passer  pour "homme" aux yeux des gens dans une société sexiste
Ici je prends le parti de parler uniquement de question de genre, sans les mêler au problématiques raciales pour la simple et bonne raison que, même si j'ai vécu sexisme et racisme en même temps, ma conscience politique est née de ma prise de conscience assez violente du sexisme. Ce sont mes réflexions sur le sexisme que j'ai articulées par la suite à des problématiques raciales (Féminisme noir, lectures d'Angela Davis, Bell Hooks, Patricia Hill Collins, Audre Lorde etc), et non l'inverse. Donc, histoire d'être honnête sur ce que j'ai vécu, je ne ferai pas semblant d'avoir pensé conjointement "genre" et "race" ensemble dès le départ. Et pour moi ça compte de raconter les choses telles que je les ai vécues, car ça explique le sens que je donne à mon militantisme, à mes prises de position etc. Je parlerai plus tard des liens avec les problématiques raciales, à partir du moment où j'ai commencé à les penser avec ce qui m'a depuis longtemps obsédé, angoissé,pour finalement me passionner : le genre.

Rappel sur mon vécu de "fille" :  
J'ai eu l'éducation qu'on donne aux filles avec tous les interdits (et les quelques gratifications) que ça comporte. Je suis devenu féministe assez jeune, donc j'ai eu le loisir de réfléchir sur la question du sexisme avec tous ses dérivés (homo/lesbophobie et transphobie). Toutes les filles ne ressentent pas le sexisme, comme toutes les personnes noires ne ressentent pas le racisme etc. C'est une question de "conscience". Pour des gens certaines situations sont juste de la "malchance" et pas des problèmes sociaux. Ils/elles par exemple pensent que c'est "normal/naturel" qu'on estime qu'une fille qui couche avec plein de gens est une "malpropre" alors qu'un garçon qui le fait est moins jugé. Moi je ne partage pas ce point de vue. Pour moi, il s'agit d'une des armes du sexisme : éduquer les filles à la culpabilité, et les déposséder de leur corps, en leur mettant plein d'interdits contradictoires. J'y reviendrai dans un autre article. Donc je peux dire que comme toutes les filles j'ai vécu le sexisme, sauf que j'en ai eu conscience  et j'ai appris à force de lecture, à le verbaliser et le théoriser dans ma p'tite life. 
Ma conscience féministe (qui n'a pas fini de grandir !) est née de mon  expérience dans des groupes de musique évidemment entièrement masculin où j'étais la seule personne identifiée "fille" : différence de traitement dans cette expérience, obligation de toujours faire ses preuves, connivences masculines jouant toujours contre moi, le fait que les responsables de notre groupe en attendaient toujours plus de moi (pour ranger, pour arriver à l'heure, pour être plus "responsable") et n'exigeaient pas grand chose des garçons.
Il ne suffit pas d'être "fille" pour non seulement avoir conscience de tout ça, mais aussi pour subir ça. En gros si tu es une fille, mais que tu respectes l'injonction sociale à être féminine, que tu es au chant et pas à la batterie dans le groupe de musique, que tu uses de séduction avec les garçons, en gros que tu restes à ce qui est perçue comme "ta place de femme", tu ne subiras pas les choses que j'ai subies. La "répression" n'est là que lorsqu'il y a transgression. C'est pourquoi beaucoup de filles disent "n'importe quoi moi je suis parmi des garçons et ça se passe bien". Probablement. Parce qu'elles jouent à "la fille" du groupe. Moi comme je n'étais pas là pour faire "la fille", mais pour faire "la personne qui fait de la musique". Du coup, les garçons étaient en compétition avec moi, dans l'idée inavouée que c'était grave qu'une fille soit meilleure qu'eux, qu'elle n'utilise pas les yeux doux et les sourires (macaques) pour obtenir ce qu'elle voulait. Je ne sollicitais pas leur protection, ni ne flattais leur égo. 
Malgré tout on a eu de bons moments, et c'est grâce à cette expérience que je suis devenue une "lionne" (qui ne rugit pas à n'importe quel moment quand même :) ). Il fallait toujours faire plus et mieux pour qu'on commence à penser que j'étais "égale", du coup ça m'a rendu puissante. D'autant que ces messieurs me disaient dès que je leur faisait des reproches sur leur comportement que tout ceci n'était que "dans ma tête". Meilleure manière de désamorcer une critique sociale : dire que la personne se plaint de quelque chose est paranoïaque. Comme lorsqu'en tant que personne noire on nous dit que le racisme est dans notre tête, nous ne serions que parano. 
Fort de tout cela, comment être quelqu'un qui passe pour homme ? : 
Moi je suis trans', j'ai commencé à prendre des hormones, pour avoir le corps qui me fait envie, à savoir un corps masculin. Je serai donc un "homme" au yeux des gens, dès lors qu'ils/elles ne sauront pas que je suis trans. Cela veut dire qu'il y a le risque que je jouisse de privilèges de masculinité. Je dis bien "risque" parce que je ne veux en aucun cas considérer ça comme de bonnes choses. Mais il faut garder à l'esprit qu'un homme trans, n'est pas un "homme" au sens strictement hétéronormé du terme. C'est quelqu'un qui reste socialement discriminé notamment par le corps médical. J'y reviendrai une autre fois.
Mon vécu de fille et surtout ma conscience féministe ont fait que je sais quel type " d'homme" j'ai envie d'être. Je sais que je ne souhaite pas par exemple de connivences masculines avec les hommes hétérosexuels (et aussi homos parfois) dans la considération que bon nombre ont des femmes (même si selon les mecs, ça va des plus gros phallocrates aux mecs lambdas qui n'est que le produit de la société qui l'a fait). Après je pense qu'il faut être conscient que parfois ce sera dur de ne pas tisser ces connivences, car dans des groupes de mecs si tu ne te montres pas un minimum macho, tu passes pour pédé, et il se pourrait que parfois, je n'ai pas envie de ce type de confrontation...
Bref, ce sont des choses auxquelles je réfléchis et je pense que c'est mon devoir envie la femme que j'ai été de conceptualiser tout ça. Je montrerai dans le prochain article que la société dans laquelle je vis n'étant pas que sexiste, mais aussi raciste, je ne jouirais pas des privilèges de masculinité de l'homme blanc, (en sachant que même un trans blanc ne les atteint pas, car le fait d'être trans égratigne les privilèges de la masculinité blanche) mais les quelques privilèges de masculinité que j'aurais, seront contrebalancé par le fait que ma peau noire sera toujours là et que la société sera toujours raciste. 

Publié dans Mon changement de sexe

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