Comment penser sexe, race, classe ? : petite histoire de l'Union des Femmes de la Martinique ou quand les plus minoritaires sont les plus universelles

Publié le par Gabriell ni mâle ni femelle

 

Côté antiracisme/anticolonialisme borné:      


Selon Margarett Randall au Venezuela, " la lutte des femmes [était ] subordonnée à la lutte de la libération nationale". Pour moi cette phrase illustre très bien quelque chose qui dépasse largement le cas venezuelien. En effet,  pour certains nationalistes - pas les zinzins nationalistes des pays riches qui veulent chasser les immigrés, mais les nationalistes des pays (ex)colonisés qui doivent se débarrasser de leurs oppresseurs du Nord - il faut d'abord libérer le pays, et ensuite on règlera les problèmes  dits privés. Donc, il faudra attendre de régler les questions de racisme, colonialisme, impérialisme, les sujets sérieux quoi,  avant de s'occuper des querelles faites par ce qu'ils voient comme des hystériques (femmes) et des pervers aux anus béants (homosexuels, presque toujours masculins à leurs yeux). En plus, toujours d'après ces nationalistes, les moeurs des homos et les revendications antisexistes sont forcément venues des pays du Nord.

 

 

Côté lutte des classes bornée :  


Certains, très souvent proche des premiers, voire souvent les mêmes mais pas toujours, pensent qu'il faut d'abord abolir le capitalisme, avant de s'occuper des questions des femmes au travail comme les inégalités salariales (26% aujourd'hui en France)Les militants qui sont dans cette mouvance tendent souvent  à monopoliser les termes "politique" et "social" au profit de ce qu'ils appellent "la révolution". Du style, la question "sociale" = la lutte des classes, faire de la "politique" = abattre le capitalisme.  Mais... les rapports de sexe par exemple c'est pas social ça ? et le social, c'est pas politique?  Naaaaan ! c'est autre chose !  Donc bref, ici les questions de sexe et sexualité relèvent non seulement du privé, mais aussi de la "bourgeoisie". 


 

Côté féminisme borné :


Ici, la lutte antisexiste passe avant tout. Du coup  féminisme = avortement, contraception, droits des "femmes" strictes. Mais de quelles "femmes" parle-t-on ? Ici la critique des rapports de sexe donnent l'impression que les sociétés ne seraient régies que par ces rapports, sans grande considération d'autres rapports de pouvoir. Après tout, pourquoi prendre en compte les différents horizons d'où proviennent les femmes, c'est pas un peu raciste ça?! Ou tout simplement essentialiste ? pensent-elles. Ici, poser les questions de classe, mais surtout, les questions relatives aux privilèges de la blanchité dans des pays racistes est vu comme du communautarisme. C'est pourquoi afin d'éviter le communautarisme, il est nécessaire d'avoir un agenda féministe mainstream qui ne correspond  universellement qu'à certaines.   

 


Petite histoire :


Au-delà de tous les écueils cités précédemment, certaines formes de militantismes ont montré des positionnements beaucoup moins partiels, ceux-ci liant toutes ces questions. Ici je prendrai l'exemple de l'Union des Femmes de la Martinique (en sachant que l'Union des Femmes de la Guadeloupe a eu le même type de positionnement, mais certaines raisons ont fait que je me suis intéressé il y a quelque mois aux militantes martiniquaises). 

jane-lero.jpgJane Lero, militante comm uniste, avec l'appui d'Yvette Guitteaud-Mauvois Rosette Eugène, Désirée Maurice Huygues-Beaufond, Eudora Montredon-Clovis se réunissent en 1944 afin de réfléchir à la condition des femmes martiniquaises, notamment avec la question du droit de vote, fraichement acquis. C'est le 11 Juin 1944 que s'est tenue la première réunion de ce mouvement de femmes. La visibilité de cette réunion s'est faite en partie avec le journal Justice, organe de la Fédération martiniquaise du Parti Communiste dans le numéro du 3 Juin 1944 : "Jeunes filles et femmes de la Martinique, venez en grand nombre ! ".

Dans une interview audio, Solange Fitte-Duval,fitteduval.jpg militante de ce mouvement qui sera appelé plus tard Union des Femmes de la Martinique (UFM), parle de la liberté des militantes en déclarant que le mouvement des femmes n'était pas sous l'égide de la Fédération communiste, quand bien même elles en faisaient parti. Selon ses dires, la présence des femmes dans la Fédération était due au fait qu'il s'agissait du seul parti qui explicitement posait des questions liées à la famille. 

L'engagement de ces militantes a été fortement façonné par les impératifs liés à la Seconde Guerre mondiale et à la situation difficile dans laquelle la Martinique était plongée sous l'Amiral Robert : il s'agit d'un administrateur envoyé par Vichy. La Martinique souffrait d'un blocus américain entrainant beaucoup de difficultés pour les populations, avec notamment une pénurie alimentaire etc. Même sort pour la Guadeloupe où l'administrateur était Constant Sorin. Ces périodes ont fortement marqué l'histoire des Antilles. Il est assez courant d'entendre mes grands parents et leurs amis faire référence "au temps Robert" pour la Martinique et '"au temps Sorin" pour la Guadeloupe, pour parler des "temps difficiles"). 

 Les priorités pour les militantes de l'UFM étaient donc le travail et la survie alimentaire selon les dires Solange Fitte-Duval. Cette dernière explique le rôle de ce mouvement dans l'aide apportée pour nourrir les familles dans le besoin. Elle mentionne également l'importance de faire émerger une conscience de femmes martiniquaises pour se libérer de l'infériorisation par les hommes. 


 

Une vraie pratique militante intersectionnelle : 


Ce qu'il y a d'important à retenir, c'est que Solange Fitte-Duval présentait les problèmes spécifiques aux femmes, mais dans le cadre d'une situation d'inégalités de  race et de classe qui avait cours en Martinique.  Donc la volonté de militer pour les droits des femmes ne pouvait se départir des impératifs martiniquais en général, et c'est en fonction de ce contexte que leur militantisme s'est orienté. Le Journal " Femmes Martiniquaises" (disponible aux archives départementales de la martinique) créé par ce mouvement montre CLAIREMENT à quel point l'approche était intersectionnelle. On voit sur chaque numéro des sujets par rapport  aux droits des femmes, aux hypocrisies gouvernementales françaises, aux grèves en martinique, sans hiérarchie (les droits des femmes + par ailleurs tel autre chose secondaire).  Non elles s'impliquaient dans TOUT ça. En ayant évidemment un positionnement différent, car ELLES, elles voyaient les questions relatives aux droits des femmes. Non pas "en plus", non pas "par ailleurs", mais leur regard donne l'impression que les luttes se complétaient les unes les autres, tout cela s'emboîtait. (pardon pour cette avalanche de mots hétéronormés, "complémentarité" et tout le touin touin lol mais oui vous savez, les idiots utilisent ça pour justifier leur homophobie en disant que "les hommes et les femmes s'emboîtent"...) 

 

Bref, Solange Fitte-Duval raconte le rôle de ce mouvement de femmes dans les évènements qui ont marqué la Martinique, comme l'affaire des 16 de Basse Pointe de 1948 dont l'origine était une fois de plus un affrontement entre travailleurs et propriétaires békés (= blancs déscendants des colons, représentant aujourd'hui 1% de la population de Martinique, mais possèdent 90 % de l'industrie agroalimentaire, 52% des terres agricoles, do you see the picture ? ) Bref l'affaire de Basse-Pointe fait partie des moments de luttes en Martinique faisant l'objet de construction mémorielle, notamment avec le film de Camille Mauduech portant le nom de l'affaire. Les femmes martiniquaises ont aussi soutenu le Manifeste de l'OJAM qui posait comme principe de survie l'indépendance de la Martinique après les évènements de décembre 1959.


Dans ce même vent d'affirmation de l'identité martiniquaise, les femmes martiniquaises qui faisaient partie de l'Union des Femmes Françaises, deviennent autonomes en 1960 et le mouvement est donc désormais appelée l'Union des Femmes de la Martinique (UFM). Donc les militantes de l'UFM ont participé à l'entreprise dite de libération nationale (qui n'a toujours pas  fonctionné lol vu que mes chers compatriotes votent NON même à l'autonomie alors que c'est bien plus soft que l'indépendance lol mais bon qui sait...;) )


Bref et aussi concernant la lutte de classe faut préciser que les militantes de l'UFM étaient opposées à un autre mouvement de meufs békées et de métisses aisées, "Femmes dans la cité", qui elles étaient gaullistes. Rien qu'ça lol. Donc il semble que la lutte antiraciste et la lutte des classes n'avaient pas trop la même importance pour leur mouvement ^^. Après, ça ne veut pas dire qu'elles ne pointaient pas de réels problèmes sexistes, mais si on cherche des pratiques intersectionnelles prenant en compte sexe, race, classe, l'UFM a l'air d'être plus en pointe. 


MAIS : l'historiographie antillaise n'en rend pas du tout compte. Déjà, l'historiographie antillaise n'est pas énorme, mais quand il y a quelque chose, la place n'est faite qu'aux mecs chez les communistes. Bref...ces mecs-là sont toujours en train de s'insurger - à justre titre - contre le fait que l'histoire se fait à travers des prismes blancs. Mais ont-ils jamais questionné le prisme androcentré de l'histoire ? 


 L'UFM existe toujours. Je ne sais pas du tout ce qui s'y passe, mais il me semble que les affinités avec les mouvements sociaux sont toujours très fortes. Je ne sais pas par contre si l'évidence du passé (UFM = femmes communistes indépendantistes) est toujours aussi forte. 

 

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Ce que ça soulève : 


Bon très très rapidement, cela montre que les 3 approches présentées en premier sont gonflantes et nuisibles (AH BONNN ?? ^^)  :

- on ne peut pas dire aux gens "attendez votre tour, quand on aura réglé ça, on s'occupera de ça", sans doute car on ne "réglera" peut-être jamais rien, tout sera toujours à défendre.

- "le privé est politique" (il faut reconnaitre, c'est un slogan féministe) qui montre que les rapports du privé sont régis par un ensemble de normes qui sont bien en dehors du privé donc qui ne doivent pas être exemptes de critique sociale.

- Il y a des gens qui peuvent être femme, d'un pays (ex)colonisé, bi/lesbienne, trans, pauvre. On peut donner des profils à l'infini de personnes à l'intersection de toutes les questions que ces militantismes se bornent à traiter séparément. Sûrement car ils sont opérés par des gens qui se croient universels car ils/elles possèdent un privilège dans un rapport de pouvoir donné (le sexe pour les mecs antiracistes & co, la blancheur pour les femmes féministes bornées et l'hétérosexualité pour tous).

- et puis, tout simplement cela reproduit des oppressions : en gros déshabiller paul pour habiller jack, dévoiler les cheveux de Fatima pour boucher les yeux de Jacqueline...


L'histoire de l'UFM montre qu'il est vraiment vraiment possible de croire à des approches militantes intersectionnelles, fussent-elles difficiles et très souillées par des trahisons diverses (ex : trahison des copains communistes historiens qui n'écrivent RIEN DU TOUT à propos d'elles quand ils sortent fièrement leur bouquin sur l'épopée communiste martiniquaise). Néanmoins, on peut dire cette chose :quid des sexualités minoritaires ?


Malgré l'absence des questions sur les sexualités, l'UFM est un très bon exemple non Etats-Uniens de ce qu'il est possible de faire. Je dis non Etats-Unien car beaucoup de personnes en France, pour justifier leur aveuglement ou refus de poser la question de l'ethnocentrisme, expliquent qu'elles "ne veulent pas copier les Etats-Unis". Donc en gros, pour elles les EU seraient le SEUL pays au monde dont le contexte demanderait de tels critiques internes au féminisme . Alors, dès qu'on pose ces questions-là en France il s'agit de "copier". Non mesdames, ce n'est pas copier ! La preuve, aux EU, il y a eu vraiment une mise en avant de la question lesbienne par les féministes noires, alors que l'UFM s'est organisé autour des questions familiales hétérosexuelles. Donc oui, il y avait un biais dominant, l'hétérosexualité. Mais il n'empêche qu'elles ont eu une approche beaucoup plus intersectionnelles que ce qu'on voit dans les mouvements en hexagone.  Elles ont travaillé avec leurs biais selon le contexte martiniquais. 


Donc il ne s'agit pas de copier les américaines. Ce sont peut-être des modèles pour les personnes noires de ma génération, mais les femmes martiniquaises ont bossé bien avant Angela Davis donc on ne peut pas dire qu'elles ont eu ces modèles et encore moins qu'elles auraient copié !  C'est vous qui en adhérant à la fiction républicaine universaliste, copiez sur ceux qui ont toujours combattu contre vous : les connards qui tiennent le patriarcat AU NOM de la république indivisible. Les connards républicains qui étaient CONTRE le vote des femmes, AU NOM  de la laïcité ! Donc au-lieu de dire que les gens "copient", renseignez-vous historiquement sur ce que cachent les mots "laïcité" , "universel" et "république". 


Quand  "l'universel français" a-t-il été un rempart contre l'essentialisme et l'enfermement dans des catégories ? Jamais. Universalisme français = fiction colonialiste, hétéropatriarcale et bourgeoise. Point barre. Un autre article va s'attaquer spécialement à la déconstruction de cette fiction. 

 

 « la République [française] a été construite contre les femmes et pas seulement sans elles » disait Joan Landes, historienne.


Alors, puisqu'elles n'ont pas "copier" sur l'Amérique, comment les femmes martiniquaises ont-elles pu être vraiment intersectionnelles dans leurs pratiques et discours ? (comme en témoigne très bien leur journal, très beau truc à voir pour qui a accès aux archives de martinique, c'est un bijou ce truc)  Pour le dire simplement, pourquoi ont-elles moins exclut ?


Peut-être parce qu'elles étaient elles-même à l'intersection de plein de chose...

 


Cela voudrait-il donc dire que les personnes soit disant les plus spécifiques, se trouvant dans les positions dites les plus "particulières",  sont celles qui seraient les moins partielles dans leur lutte, et donc au fond les plus universelles

 

 

 

Biblio : 

Sites internet : 

Femmes de la Martinique

Unions des femmes martinique

Sur les Antilles et la période de Vichy : 

- ARMAND Nicolas, Histoire de la Martinique, tome 3, de 1939 à 1971, Paris, L'Harmattan, 1998, 320, p.

- BUTEL Paul, Histoire des Antilles françaises, Librairie Académique Perrin, Tempus, 2007 

Où j'ai pioché les citations : 

-LANDES Joan, Women in the Public Sphere in the Age of French Revolution, Ithaca, New-York, London, Cornell Univesity Press, 1988.

- RANDALL Margarett, No se puede hacer la Revolucìon sin nosotras, Caracas, Venezuela : Editorial Ateneo de Caracas, 1980, 179 p.

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daniele 11/06/2011 13:45


Merci beaucoup pour ce très bon texte.
Bonne continuation!


bliniz 02/04/2011 08:34


et bien et bien, voilà un bel article qui nous instruit sur quelques chose de bien ignoré. Vu la situation du militantisme féministe majoritaire en france, je crois qu'il est temps de s'attaquer à
cet universel c'est assez dommageable.Mais c'est sûr aussi que l'antiracisme gagnerait à se queeriser...je dis ça sans vouloir faire mon donneur de leçon, je pense juste qu'il y a des choses à
faire des deux côtés.


gab 27/03/2011 16:26


Merci pour le com ! en tout cas oui je pense qu'il est nécessaire de s'attaler à cette tâche-là : militer d'une manière qui soit la moins partielle possible (en sachant que ce sera toujours partiel
sur tel ou tel point...ms p'tète que la différence qu'il faut avoir avec les militantismes que je critiquais au début, c'est le fait de reconnaitre ses manques plutôt que de lutter contre les gens
qui font remarquer ces manques...)


Marie 26/03/2011 11:54


Merci de me faire découvrir cette histoire des femems martiniquaises qui, il est vrai, est fortement méconnue pour toutes les raisons évoquées dans ton texte.Je crois que l'histoire de nos îles
n'est qu'embryonnaire et il faut s'employer à réveiller les consciences sur toutes les questions que tu évoques ici. C'est vrai, il ne devrait pas y avoir que les questions de racisme qui compte
dans les populations noires et métisses. Nous avons aussi bien d'autres questions sociales à régler et la question de la place des femmes est cruciale.