"Plus jamais" (2002) : désacralisation de l'hyperpuissance masculine et violence au féminin

Publié le par Nègre Inverti

 

(Titre en anglais : Enough)

 

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Informations sur le film ici : http://www.cinemovies.fr/fiche_film.php?IDfilm=210

 

Résumé du film 

C'est l'histoire de Slim, une jeune Latina, serveuse, pas très fortunée qui épouse Mitch, un homme blanc friqué. Tout ceci relève donc plus de l'extraordinaire que des choses courantes. Mais au cinéma les normes sont souvent les choses qui n'arrivent pas très souvent (comme dans ce cas précis avec le mariage entre le riche et la pauvre). C'est pourquoi au fond, il n'y a rien de bien extraordinaire dans cet aspect du scénario.plus-jamais-2002-210-707330656.jpgSlim a la sensation de vivre un "conte de fée", une "histoire de rêve". Après le mariage ils ont une petite fille. Jusque-là on est dans le registre familiale le plus "normal". Tout change quand Slim découvre les infidélités de son mari. Après une scène où elle lui reproche ses écarts, celui-ci la frappera et recommencera d'autres fois après. On entre dans l'engrenage de la violence conjugale typique. Elle cherche auprès de quelques proches un soutien qu'elle n'aura pas, et décide finalement de fuir. Le mec se lancera à sa recherche et engagera du monde pour la tuer. Elle devra affronter pas mal d'obstacles dans sa fuite rendue plus ardue par le fait qu'elle était avec sa petite fille d'environ 4 ans, quelque chose comme ça.

 

Impressions, avis perso, et spoiler (donc si vous allez plus loin, vous connaitrez presque tout le film :) )


J'ai vu ce film l'année de sa sortie. Je dirai la vérité, à l'époque j'y suis allé pour Jennifer Lopez dont j'étais amoureux. A chacun ses faiblesses . Bref, plus sérieusement, je pense que j'avais un a priori  positif sur le film parce que c'était J-LO l'actrice principale et parce que l'affiche était sexy. Ma première "lecture" de ce film a été centrée sur la violence conjugale elle-même. Les scènes étaient violentes et je sais que ça m'avait fait réfléchir sur les violences contre les femmes. C'était déjà bien, mais sans plus. C'est évidemment central dans ma réflexion d'aujourd'hui, mais maintenant, je trouve ce film extrêment intéressant pour penser une politique féministe d'auto défense et faire une critique du système police-Justice (aux Etats-Unis certes, mais pas seulement). 

 


Vidéo d'une scène de violence. Je la montre afin que vous preniez la mesure du retournement de situation quand vous verrez la deuxième vidéo (en anglais) plus bas. 

 


 

 

 

Que se passe-t-il quand Slim fuit avec sa petite fille ? Elle va voir un avocat qui lui dit qu'en gros, elle est foutue, car n'a jamais porté plainte contre les violences qu'elle a subi. Elle s'est enfuie avec la petite et est accusée d'enlèvement par son mari, père de l'enfant. Une audience a été sollicitée par le mec afin de demander la garde de l'enfant. Rappelons-le le mec est Blanc et riche. Il a le bras tellement plus long qu'elle. Et puis indépendamment des ressources du mec, le film insiste pas mal sur le fait que ce qui l'a mise dans la merde, c'est le fait de n'avoir pas porté plainte.  Rien que là-dedans j'y vois désormais tellement de trucs : j'ai pensé à l'article de Kimberlé Crenshaw Mapping the Margins : Intersectionaly, Identity Politics and Violence Against Women of Color, quand elle dit que les femmes de couleur aux Etats-Unis, donc Noires et Latinas par exemple, refusent encore plus que les femmes blanches de porter plainte dans la mesure où leurs communautés entretiennent des rapports conflictuels avec la police. En clair la Drug war, chasse aux drogues, et des politiques comme le Broken Window, dont je parlais en partie , entrainent des arrestations massives de jeunes Noirs et Latinos, majoritairement des garçons. Si beaucoup d'entre eux sont en effet dans des trafics en tout genre, des personnes comme Angela Davis critiquent ces politiques dans la mesure où elles ciblent les plus faibles dans la chaine du trafic. En gros les coupables arrêtés sont les coupables accessibles. Justice de race et de classe en somme.  Le simple fait que les effectifs de police sont déployés pour ce type d'affaires, plus qu'ils ne le sont ailleurs, est déjà une manière de cibler qui l'on cherche à emprisonner. On peut écouter une critique de ce type en cliquant .

 

Anyway, le film n'a évidemment pas ouvert toute cette dimension. De toutes les façons il n'en aurait pas la place. Mais moi ça ne m'a pas échappé : oui le sexisme généralisé fait que les femmes ont du mal à porter plainte contre la violence de leurs mecs, mais plus-jamais-2002-210-878897810.jpgil s'agissait en plus d'une femme latina et même si le film ne développe pas cette aspect, dans la réalité de la vie sociale, cela a un impact sur ses relations avec le système police-Justice.Mais comme je disais, même sans développer tout cet aspect sociologique, le film insiste sur le fait que ne pas porter plainte après violences conjugales contre un Blanc riche, et s'enfuir avec son enfant (et là le "son" veut dire "l'enfant de l'homme blanc") = se foutre dans une merde sans nom. Et là un deuxième truc qui ne me laisse pas indifférent : l'avocat qui lui explique tout ceci est Noir. Honnêtement, le scénariste ne peut pas avoir fait ça au hasard. En revoyant le film ça m'apparait évident qu'il a voulu jouer sur la connivence raciale. N'importe quel avocat, de n'importe quelle couleur, doit effectivement rendre une expertise, donner son avis sur les chances de sa cliente de l'emporter, ça c'est sûr. Mais dans le film, l'avocat en question a été au-delà de la simple expertiste et l'empathie était évidente. Il va même jusqu'à lui faire comprendre qu'il serait bon de couillonner la justice, car au fond, à tout les coups, son mari va la démolir. Alors évidemment un tel soutien aurait pu venir d'un homme blanc. Sauf que je pense que c'est un choix du scénariste pour qu'on comprenne ce qui fait la connivence. Pour que ça paraisse plus évident quoi. 

 

 

Ce qui est fort, c'est de voir que le film montre que pour que Justice soit rendue, il faut contourner le système judiciaire. Et là on voit se mettre en place un plan ingénieux, qui a limite des airs surréalistes. On voit Slim prendre des cours d'auto défense avec un type, un mec Noir, qui lui répète sans cesse "qu'importe qu'il soit plus fort, qu'importe qu'il soit tellement plus grand, tu vaincras! " etc etc.Je passe les détails scénaristiques : ce qu'on comprend, c'est que l'avocat (je pense que ça vient de lui) lui a conseillé de tuer le mec et de faire maquiller le crime en  légitime défense. C'est l'idée que le mec aurait pu tuer Slim sans craindre la prison avec ses privilèges de race/classe, et grâce à ces mêmes privilèges avoir la garde de la fille. L'avocat lui a même dit, et là c'était explicite, que l'audience était un piège contre elle. Il lui a fait comprendre que si elle se pointait à l'audience, elle perdrait de toutes les façons, et le mec aurait eu beaucoup plus de chance de la suivre à la trace après puisqu'il aurait fallu organiser les trucs de garde occasionnelle de la petite. 

 

 

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Passons maintenant au clou du film : Slim a appris à se battre. Elle piège la maison du mec en son absence, cache tous ces flingues, déconnecte ses lignes téléphoniques et dépose un tas de lettres qu'elle a rédigé là où il avait rangé les flingues. Des lettres dans lesquelles elle le remercie de l'avoir invitée chez lui pour parler de la petite. Bref, elle maquille le crime. Encore une fois je passe les détails. Elle attend que le mec rentre chez lui et le surprend. Il cherche ses flingues, il ne les trouve pas, mais en fouillant laisse toutes ces empreintes sur toutes les lettres que Slim avait déposées, pour faire croire que c'est le mec qui l'avait invitée à venir chez lui. Cette scène est magnifique. il lui demande si elle va le tuer avec ses flingues, elle dit non. Il répond qu'elle est sûrement accompagné d'un tireur. Elle répond non. Il lui dit surpris "Tu es seule ?!" et elle répond " why not ?!" avec un ton espiègle. En gros il lui est impossible de penser qu'elle, une femme, pourrait s'en prendre seule à lui. Il se moque d'elle en disant "t'es sérieuse, tu veux qu'on se batte d'homme à homme ?" et elle qui répond "Non Mitch, d'homme à femme". plus-jamais-2002-210-639863964.jpgEt là, alors que le mec la rossait de coups avant, il est désormais surpris de voir tant d'assurance. Elle lui dit des trucs du genre maintenant que je suis prête à te casser la gueule, tu ne me sautes plus dessus, tu n'as plus envie de me foutre des coups ? Ils commencent à se battre, elle répète les techniques d'autodéfense. ça devient violent il est très touché elle pas trop, jusqu'à ce qu'il arrive à lui attraper la gorge. Mais toujours en utilisant un geste d'autodéfense elle parvient à se défaire de ses griffes, le blesse sérieusement. Au moment de le tuer elle pleure et n'y arrive pas. Mais vu qu'il se rélève et est réellement déterminé à la tuer, là elle se lâche et bref boum il finit par mourir quand elle parvient à le pousser du  premier étage. Comme prévu dans le plan, sa pote appelle les flics pour dire que sa pote est agressée chez son mari qui lui avait dit de venir pour parler de leur fille. A l'arrivée de la police, et après quelques petits blablas, un officier  lui dit "vous avez de la chance, vous faites partie des quelques-unes qui arrivent à sortir vivante de tout ça".  Justice lui est rendue, par elle-même. Ce que j'aime c'est ça : à partir du moment où elle a réalisé qu'elle était vraiment foutue parce que son adversaire était socialement tellement plus fort, l'essentiel du film consistait à montrer qu'il ya

 

- la possibilité de faire émerger la vraie justice par soi-même lorsque la "justice" comme système fonctionne selon des principes de sexe/race/classe (et j'imagine qu'il doit y avoir d'autres variables déterminantes. Comme l'âge sans doute). 

 

- et l'idée que la violence peut être une arme utilisée par une femme, et surtout, contre un homme. C'est tout un plan, un entrainement et une déconstruction de sa socialisation féminine par l'entraineur d'auto défense qui a permis ça. (même si vers la fin la socialisation féminine revient un peu quand elle se met à pleurer car elle n'arrive pas à tuer le monstre qui l'a mise dans toute cette horreur. Pff bref. Mais bon elle a quand même fini par le tuer, vu que LUI n'a pas hésité à tenter sa chance dans son petit moment de faiblesse). 

 

Voici la fameuse scène finale, où elle achève le mec : 

 

 

                               

 

 

 

 

J'en vois déjà me disant "Ouaiiiiis mais bon c'est un film, en vrai une femme peut pas se battre comme ça!". Je ne répondrai que ceci : commençons par éduquer les filles autrement, construisons-leur un autre rapport au corps, et ensuite on reprendra la discussion. Par ailleurs j'en vois aussi qui diront que j'encourage la violence contre les hommes, souhaite la guerre des sexes, alors que le sujet initial me semble-t-il ce sont les violences que des femmes subissent et l'idée qu'elles ne doivent pas être des fatalités. Je ne m'attarderai pas cette fois sur ce type de pensée-à-la-con (guerre des sexes &co, en gros c'est toi le méchant lorsque tu te dis qu'au lieu de subir, une femme peut répliquer, pour se sauver), réfléchissez par vous mêmes, pour ceux qui le pensent, pour voir à quel point c'est stupide. (no offense).

 

Ce film m'a fait penser à toutes les normes intériorisées par les femmes sur le fait qu'au fond, un homme est toujours plus fort qu'elle physiquement. Je vois bien moi-même en prenant de la testostérone, étant trans, qu'il y a un développement musculaire dû aux hormones. Mais je vois aussi que malgré cette masse musculaire qui grandi, ayant été élevé en fille, je n'ai pas les réflexes des garçons élevés en garçons. C'est à dire ceux qui ont appris à se battre, ceux qui n'ont pas été élevés avec des normes de respectabilité pour le corps, comme c'est le cas pour les filles. Du coup, mes muscles ne font pas de moi un être capable de se battre si mon conditionnement féminin reste. Alors pour moi, la ressource utile est bien démontrée dans ce film : la violence et surtout son acceptation ne sont pas la conséquence nécessaire d'une puissance physique supérieure, mais le résultat d'une domination sociale des hommes sur le corps des femmes qui ont intériorisées, par l'éducation, l'idée qu'elles sont plus faibles, et qui donc trouvent tout un tas de raison, motivées notamment par l'idéologie de " l'amour" pour légitimer le fait de rester avec leur bourreau*.

 

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* Je sais bien qu'il y a d'autres types de violences, mais je voulais cibler ici sur les violences conjugales hommes/femmes car leur prégnance est la plus forte statistifquement. Et, on n'expliquera jamais assez que ce n'est pas un fait naturel. Nos sociétés hétéronormées, poussant donc par toute une socialisation, à devenir hététorosexuels, définissent le cadre des relations hommes/femmes selon une hiérarchie à l'avantage des premiers, même si on veut se mettre des oeillères pour ne pas le voir. 

 

 

 


 


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