"Black, Gifted and Gay " : la visibilité pour casser le mythe de l'homosexualité comme intrinsèquement blanche

Publié le par Gaby the fish

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Qu'est-ce que c'est ? 
Il s'agit d'un projet qui voit le jour en octobre 2010. Il consiste à explorer les questions homosexuelles noires en questionnant le fait d'être à la fois membre des communautés dites Lesbienne Gay Bi et Trans et des communautés Africaines-Américaines. Pour cela, sont présentées 20 personnalités homosexuelles noires. Ce n'est pas à proprement parler un projet photos, mais la place des photographies, de l'image est très forte. Je signale tout de même que le projet final fait l'objet d'un livre disponible sur Amazone

Comment situer ce projet  ?
Il s'agit de situer, au sens de contextualiser, afin de comprendre pourquoi le projet est comme il est, et ce que cela représente dans un univers plus large. Les conceptrices sont Leyla Farah (première photo), aidée par Sarah Toce (c'est ainsi que leur collaboration est présentée sur le site du projet, et ce n'est sans doute pas sans rapport avec le fait que la personne qui a dû avoir l'idée c'est la lesbienne noire des deux, donc Leyla, tout en collaborant avec Sarah).
Ce sont deux militantes et journalistes. Ce projet s'inscrit dans leur entreprise de visibilité des personnes homosexuelles (donc plus L et G que B et T, comme d'hab) dans les médias. LeylaFarah 700x850-460x575On peut apprécier le fait que les femmes lesbiennes ne sont pas laissées pour compte. Ceci n'est pas étranger au fait qu'elles en sont elles-même et sont donc plus sensibles au fait que les lesbiennes sont beaucoup moins représentées que les hommes gays. De plus, leur travail s'attache comme dans le projet que je vais présenter à montrer des personnes autres que blanches, c'est à dire des Queer of Color comme on dit là-bas. Le "là-bas", à savoir les Etats-Unis, n'est pas étranger au fait que ce projet assume un biais racial, ou "ethnique" pour ne pas heurter les sensibilités pseudos universalistes françaises. 


Comme toujours, il n'est pas vain de rappeler qu'en dehors de la France, l'idée que des gens se regroupent, travaillent, et s'organisent à partir des communautés de couleur, lesquelles renvoient presque toujours à des positions de classe, des héritages historiques et culturels, ne provoquent pas autant de drame comme c'est le cas dans le dit pays des droits de l'homme (LOL).sarahtoce yr7t Mais, évidemment, ce serait faire dans le culturalisme primaire que de dire "en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis tout le monde vit en communauté"(comme le répète les politiques qui déblatèrent sur le monde "anglo saxon" comme ils disent), ou alors de dire que " tout le monde trouve ça très bien". C'est plus compliqué que ça. Mais, malgré les oppositions et les discours qui pour le coup sont très universels, et qui donc peu importe le pays sont contre le fait que des minorités se regroupent, il y a quand même dans ces pays (mais la liste peut s'allonger aussi) moins de réticences à assumer un projet au nom de la couleur. Donc ce n'est pas un hasard si ce projet se passe là-bas, et pas ici


Autre chose : qui dit "personnalités" dit personnes en réussite, friquées quoi. Donc ne sont pas représentées ici les personnes noires défavorisées. Autrement dit, ce n'est pas du tout représentatif des populations noires américianes. Mais c'est lié à l'objectif même du projet, objectif que je peux comprendre par ailleurs : montrer des stars noires qui sont homosexuelles. Le titre est en ce sens assez clair : "Black, GIFTED and Gay". Gifted = possédant un don, talentieux. Donc il y a la volonté de frapper fort, de faire rêver, de dire qu'on peut être homo noir-e-s et réussir. C'est le biais de la plupart des grands projets ("montrer aux jeunes, potentiellement suicidaires, que tout n'est pas perdu,  qu'il y a aussi des idoles du côté de chez nous" etc). Donc rien à voir avec le projet Brooklyn Boihood que j'avais présenté ici :  Brooklyn Boihood ou quand les masculinités n'ont rien à voir avec les hommes : diversifier et complexifier nos représentations. Ici il y a de la tune, et il y aura encore de la tune.


Enfin, le fait qu'il n'y ait que des gays hommes et femmes, mais pas de Trans, rappelle une fois de plus que dès qu'il n'y a pas de trans dans la conception d'un projet, il n'y a aucune visibilité trans. Tout comme dès qu'il n'y a pas de lesbiennes dans l'organisation d'un évènement, "personne homosexuelle" = homme gay. Il en va de même pour les biEs. Petit bémol sur ce début de critique : si dans leur activisme en général, elles se présentent comme des "militantes LGBT" sans que cela ne soit une évidence, dans ce projet, elles disent "Black, Gifted and GAY". Du coup, si je constate l'absence des trans, ce n'est pas une critique, puisqu'au moins, elles ont bien circonscrit de quoi elles parlent, à savoir les homos noirs, et pas les "LGBT" comme on dit souvent, mais sans que cela n'ait une quelconque réalité. On ne peut jamais représenter tout le monde, c'est vrai. Mais qu'on ne parle pas à la place de ceux qu'on ne peut pas représenter.  Fort heureusement, elles ont évité de présenter leur projet comme un énième machin LGBT sans Bi et Trans. Merci. 

Ce que moi j'y vois comme intérêt :

Tout est dans le titre de cet article : casser le mythe d'une homosexualité intrinsèquement blanche. L'idée qui circule demeure que l'homosexualité est "un truc de blanc" aux yeux de beaucoup de Noirs et ce n'est pas seulement le cas aux Etats-Unis. Cela prendrait beaucoup de temps d'expliquer les raisons de ce mythe, mais il y a des raisons historiques , notamment par rapport à la colonisation, que des historiens abordent comme Marc Epprecht avec son livre Heterosexual Africa ?.
Bon ça fait chier, c'est encore en anglais, mais, on peut y voir un compte rendu en français (youpi!) : http://clio.revues.org/index9774.html.  On peut aussi trouver  un autre texte intitulé "Investir l'homosexualité noire" sur la nécessaire articulation des luttes contre le racisme et l'homophobie. http://www.pluricitoyen.com/spip.php?article38.


Penser de manière théorique ces questions (= comprendre avec l'histoire de la colonisation pourquoi il y a ce mythe de l'homosexualité forcément blanche) et avoir des projets comme celui que je présente ici est capital. Cela permet de déjouer le piège d'une opposition entre luttes contre le racisme et luttes contre l'homophobie. C'est à dire que cela permet de déjouer les oppositions absurdes entre des homos (forcément blancs et racistes) et des Noirs (forcément hétérosexuels et homophobes). Non, il existe des personnes qui sont au croisement de tout cela, qui vivent des expériences très proches des Noirs hétérosexuels parce que vivant dans les mêmes quartiers, ayant les mêmes héritages culturels, tout en étant aussi confrontées à des questionnements et des expériences sociales par rapport à leur sexualité ce qui peut selon les contextes, les rapprocher des homos blancs. 


Il existe des Noirs homosexuels, tout simplement.  



(Et des trans aussi, damn it ! mais bon c'est pas le sujet aujourd'hui hi hi hi  )


L'intérêt étant que vous alliez découvrir le site présentant le projet, je ne mettrai pas de photos ici. Pour avoir accès à ces photos ainsi qu'aux biographies des personnalités participant à ce projet, il suffit d'aller à cette adresse : http://blackgiftedandgay.com/



    

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gab 23/06/2011 22:05


Merci l'ami ! je ne connaissais pas ces infos, donc merci d'avoir pris le temps de les partager. Bisous


Douille Domino 23/06/2011 13:50


salut the fish :)


merci pour les infos et notamment le lien vers le bouquin Heterosexual Africa?

voilà d'autres liens sur la question :
- http://www.univers-l.com/portrait_homosexualite_en_afrique_possible_page1.html
- http://www.tetu.com/actualites/international/afrique-quand-lhomosexualite-etait-rituelle-18026#
- http://socio-logos.revues.org/37

j'avais lu un très bon article sur le sujet y'a plus d'un an mais j'ai perdu les références. j'le rebalance si j'le retrouve